EXCLUSIF – À YAOUNDÉ, L’EMPIRE INVISIBLE DU « ZOUA-ZOUA » DÉFIE L’ÉTAT

À Yaoundé, les quartiers périphériques comme Mvan ou Barrière sont devenus les places fortes d’un commerce souterrain florissant : le « zoua-zoua ». Alors que les prix à la pompe culminent à 840 FCFA, des réseaux de distribution illicites proposent un carburant frelaté à des tarifs défiant toute concurrence, au mépris des textes réglementaires et des risques d’incendie. Entre contrebande frontalière, siphonnage de cuves et complicités internes, cette enquête plonge au cœur d'un circuit parallèle qui, malgré les saisies record et les offensives du ministère de l'Eau et de l'Énergie, continue de ravitailler illicitement la capitale camerounaise.
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Il est à peine 15 heures ce jeudi au quartier Mvan, l’une des portes d’entrée sud de Yaoundé. Entre le vrombissement des bus de transport interurbain et les cris des vendeurs à la sauvette, une étrange chorégraphie se joue en bordure de chaussée. Des jeunes hommes, le regard aux aguets, agitent des entonnoirs et des bidons de plastique jaune de 20 litres. Ici, pas besoin d’enseigne lumineuse : tout le monde sait que c’est ici que bat le cœur du marché noir des hydrocarbures. Bienvenue dans l’univers du zoua-zoua, ce carburant frelaté qui irrigue les artères de la capitale camerounaise au nez et à la barbe des autorités. Le contraste est saisissant. À quelques centaines de mètres de là, une station-service agréée affiche les prix officiels : 840 FCFA pour le litre de Super et 828 FCFA pour le Gasoil.

Chez les revendeurs illicites de Mvan ou du quartier Barrière, les tarifs défient toute concurrence. Ici, le litre est vendu à 550 FCFA, et parfois moins par endroit. EBOGO Junior 37ans, un conducteur de mototaxi qui vient de faire le plein, témoigne de cette réalité économique : « Je sais que ce n’est pas bon pour le moteur, mais avec la vie qui coûte cher, comment faire ? En station, je ne m’en sors pas. Ici, j’économise presque 300 francs par litre. Sur une journée, c’est le prix de mon repas ». Ce gain immédiat nourrit un réseau qui ne cesse de croître malgré les risques. Le commerce illicite n’est pas une simple activité de survie pour quelques jeunes désœuvrés ; c’est une industrie structurée. Interrogé sur la persistance de ce phénomène, Gaston Eloundou Essomba, ministre camerounais de l’Eau et de l’Énergie, lève le voile sur les circuits d’approvisionnement.

Sans être exhaustif, le ministre précise qu’il s’agit de carburant de contrebande dans les zones frontalières ou des zones éloignées des stations-service existantes. Il cite aussi des cas dans des centres de brassage de carburants installés dans des baraquements jouxtant les dépôts SCDP de Douala et Yaoundé, des cas d’approvisionnement en haute mer à partir des bateaux de pêche et des cas de soustraction des produits pétroliers à partir des wagons de camions-citernes par détérioration des scellées apposées sur les vannes. Pourtant, une batterie de textes encadre le secteur de la vente des carburants automobiles, un commerce a priori exclusivement réservé aux stations-service agréées. Mais ces textes sont loin d’être appliqués ou respectés, car le commerce illicite se déroule très souvent au bord des rues des grandes villes. À Barrière, un autre point chaud, un revendeur sous anonymat explique la résilience du secteur : « On nous chasse aujourd’hui, on revient demain. Ce commerce fait vivre des familles entières. Les agences de voyages sont nos plus gros clients, elles ont besoin de ce carburant pour rester compétitives ».

Face à cela, le gouvernement souligne que des actions sont en cours pour lutter contre cette contrebande. Gaston Eloundou Essomba cite notamment des campagnes de sensibilisation et le démantèlement des produits de soute illégalement implantés dans certaines agences de voyages à Douala et à Yaoundé. Ces actions de répression ont permis de saisir 397 000 litres, tous produits confondus, au cours de l’exercice 2018 et 142 500 litres au cours du premier semestre 2019 dans les régions du Centre, du Littoral, du Sud-ouest, de l’Est et de l’Ouest. Malgré ces chiffres et la volonté affichée de minimiser l’ampleur du trafic, le constat sur le terrain est sans appel : le trafic de carburant continue de faire le plein. Au-delà de la perte fiscale pour l’État, c’est la sécurité publique qui est en jeu. À Mvan, alors que le soleil décline, les bidons continuent de se vider dans les réservoirs, rappelant que l’économie informelle reste une alternative puissante face à la cherté de la vie.

L’omniprésence du zoua-zoua à Yaoundé révèle une fracture profonde entre la rigueur des textes législatifs et la réalité économique des citoyens. Si les opérations de démantèlement et les saisies orchestrées par le Minee marquent une volonté de reprise en main, elles semblent pour l’heure n’être que des coups d’épée dans l’eau face à une demande structurelle insatiable. Tant que l’écart de prix entre le secteur formel et ces réseaux de contrebande restera aussi abyssal, le carburant illicite continuera de couler dans les réservoirs, faisant des quartiers Mvan et Barrière les symboles d’une économie de la débrouille qui défie, chaque jour un peu plus, l’autorité de l’État.

Joakim IPELA

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