L’AUTOROUTE DOUALA-YAOUNDÉ : LE BRAQUAGE DU SIÈCLE SUR LE DOS DU PEUPLE CAMEROUNAIS ?

L’histoire de ce projet ne se résume pas à un simple échec logistique ; elle constitue l’acte de décès d’une certaine éthique du pouvoir. Ce tronçon routier s’érige désormais comme la manifestation physique d’une gouvernance à la dérive, où les apparats du progrès ne servent qu’à masquer une spoliation méthodique des ressources. Tandis que l’appareil “propagandiste” célébrait l’avènement d’une ère nouvelle, la réalité a accouché d’une aberration budgétaire, un vestige d’asphalte prématuré qui bafoue la conscience nationale et sacrifie les équilibres financiers du pays. Ce chantier, censé ouvrir les voies de la prospérité, a déraillé pour devenir une farce tragique où chaque couche de goudron semble avoir été financée par la détresse d’une population trahie par ses élites. C’est le portrait d’un idéal dévoyé par la voracité d’une caste dirigeante ayant confondu le trésor public avec une manne privée, transformant un axe de communication stratégique en une impasse de moralité. L’opinion publique camerounaise perçoit désormais ce chantier, jadis glorifié comme la clé de voûte de l’émergence, comme la fraude financière la plus monumentale de l’ère contemporaine.
Ce qui devait constituer une artère de prestige connectant le centre névralgique du pouvoir au poumon du commerce national s’est mué en une cicatrice indélébile de corruption et d’impréparation. Le contraste est saisissant : entre des délais de livraison qui s’étirent à l’infini et des budgets qui quadruplent sans justification cohérente, l’ouvrage est devenu la preuve matérielle d’une captation organisée. Ici, la politique des infrastructures semble avoir été délaissée au profit d’une logique de siphonnage des fonds publics, où chaque kilomètre de chaussée cache un abîme de transactions occultes et de conflits d’intérêts. Lancé officiellement en 2011 sous le sceau de l’urgence et de l’émergence, le projet visait à construire une autoroute moderne de 196 km pour sécuriser et fluidifier un axe national n°3 réputé meurtrier. Pourtant, dès la signature du contrat avec l’entreprise chinoise China First Highway Engineering Co (CFHEC), les bases de l’édifice étaient déjà fragiles. Le choix délibéré de la procédure de gré à gré, en lieu et place d’un appel d’offres international transparent et concurrentiel, a immédiatement posé les jalons d’une gestion discrétionnaire.
En évitant la mise en compétition, l’État s’est enfermé dans un tête-à-tête contractuel où les clauses techniques et financières sont restées drapées dans un secret propice à toutes les dérives ultérieures. L’incurie financière atteint des sommets de surréalisme avec une explosion vertigineuse de l’ardoise budgétaire. Alors que le devis initial pour les soixante premiers kilomètres se chiffrait à environ 190 milliards de FCFA, les artifices comptables et les imprévus géologiques, surgis comme par enchantement, ont propulsé la note finale au-delà des 400 milliards. Cette démesure érige le kilomètre de bitume camerounais au rang d’objet de luxe, facturé à plus de 6,6 milliards de FCFA, soit un tarif qui défie toute concurrence régionale. Pour le prix d’un seul kilomètre ici, nos voisins africains parviennent à en bâtir trois. Ce séisme financier ne se limite pas à un simple dépassement de coût ; il hypothèque durablement la souveraineté du pays, enchaîné à une dette chinoise devenue toxique pour les équilibres macroéconomiques futurs. La temporalité du projet est, elle aussi, une insulte à l’efficacité économique et à la souffrance des usagers de la route actuelle.
Prévue pour être livrée en 48 mois, cette première phase aura duré plus de dix ans. Cette élasticité du calendrier n’est pas qu’un simple problème d’ingénierie ; elle est intrinsèquement financière. Chaque report de date de livraison, chaque suspension de chantier, a servi de prétexte à de nouveaux décaissements et à la validation d’avenants budgétaires. Ces retards permettent de maintenir en vie des structures de contrôle, des commissions de suivi et des bureaux d’études grassement rémunérés sur la durée, transformant un chantier de construction en une rente de situation perpétuelle aux frais du contribuable. Derrière cette lenteur apparente se cache une machine à cash bien huilée, où le mécanisme des rétrocommissions semble être la véritable boussole du projet. Les experts et les observateurs s’accordent sur l’existence de réseaux occultes qui siphonnent les fonds destinés au bitume. En multipliant les modifications contractuelles, les décideurs créent des flux financiers opaques et difficiles à tracer par les organes de contrôle.
Une partie substantielle des budgets aurait été captée par une nébuleuse de sous-traitants locaux, souvent des entreprises écrans proches des cercles du pouvoir, facturant des services de terrassement, de gardiennage ou de logistique à des tarifs largement surévalués, quand ils ne sont pas tout simplement fictifs. L’autre face sombre, presque inhumaine, du projet concerne le drame des indemnisations. Des milliards de FCFA ont été officiellement débloqués pour compenser les populations locales dont les terres, les plantations et les habitations ont été sacrifiées. Cependant, la gestion de ces fonds est un scandale dans le scandale. Des rapports d’ONG et des plaintes de collectifs de riverains suggèrent que des listes fictives ont été élaborées, où les noms de dignitaires, de leurs familles ou de fonctionnaires zélés ont été insérés à la place des véritables propriétaires terriens. Les rares populations effectivement indemnisées n’ont souvent perçu que des miettes, le gros des enveloppes s’évaporant dans les méandres de l’administration territoriale et du ministère du Cadastre. C’est un double vol : on arrache aux paysans leur outil de survie tout en détournant l’argent qui devait leur permettre de se reconstruire ailleurs.
Face à ce désastre multidimensionnel, la communication de crise des responsables gouvernementaux a oscillé entre l’amateurisme technique et le mépris souverain. Le Ministre des Travaux Publics, Emmanuel Nganou Djoumessi, a régulièrement tenté de noyer le poisson dans des explications techniques alambiquées, invoquant la nature des sols, la pluviométrie exceptionnelle ou des études géotechniques complémentaires pour justifier l’injustifiable, tout en évitant soigneusement la question de la rentabilité économique réelle du projet. Plus provocante encore fut l’attitude de Célestine Ketcha Courtès, Ministre de l’Habitat et du Développement Urbain, dont les sorties médiatiques minimisant les critiques ont été perçues comme une insulte à la nation. Alors que le pays s’endette sur des générations pour 60 km de route, voir l’élite se satisfaire d’un tel bilan démontre une déconnexion totale face à la détresse des citoyens qui voient les secteurs de la santé et de l’éducation péricliter faute de moyens. cette autoroute agit comme un révélateur brutal des tares de la gestion administrative camerounaise : un chantier nécessaire en théorie, mais dénaturé par un clientélisme enraciné.
Elle témoigne de l’accaparement des leviers étatiques par des clans d’intérêts qui ont érigé chaque grand projet en terrain de chasse pour la prédation financière. Alors que l’avenir de la seconde phase demeure un abîme de spéculations comptables et que le trafic s’engage péniblement sur un tronçon qui débouche sur un néant logistique, cet ouvrage rappelle quotidiennement à chaque citoyen le coût exorbitant de l’impunité et l’échec cuisant d’une certaine vision de la modernité. L’autoroute Yaoundé-Douala ne peut plus être regardée comme un simple échec technique ; elle doit être actée comme une faillite éthique sans précédent. Ce ruban de bitume, qui s’arrête brusquement dans la brousse après soixante kilomètres de scandales, raconte l’histoire d’un pays pris en otage par une “clandestinité institutionnelle”. Chaque milliard détourné, chaque année de retard accumulée et chaque famille spoliée sont autant de clous enfoncés dans le cercueil de la confiance entre le peuple et ses dirigeants.
Ce naufrage moral nous enseigne qu’au Cameroun, le développement n’est pas une question de moyens financiers puisque les milliards coulent à flots dans les comptes des initiés mais une question de dignité et de redevabilité. L’heure n’est plus aux justifications oiseuses ou aux discours lénifiants. Ce projet est le témoin à charge d’un système qui a érigé la surfacturation en art et l’impunité en loi. Continuer la phase 2 sur les mêmes bases d’opacité reviendrait à valider un braquage national à perpétuité. Il est impératif que les organes de contrôle, s’ils possèdent encore une once d’indépendance, fassent la lumière sur cette hémorragie financière. Sans une reddition de comptes exemplaire, l’autoroute restera ce qu’elle est aujourd’hui : un monument à la honte, un cimetière pour les ambitions d’une jeunesse camerounaise qui voit son avenir hypothéqué par des dettes contractées pour engraisser une oligarchie insatiable. Au bout du bitume, ce n’est pas Douala que l’on trouve, mais le précipice d’une nation qui a perdu son sens du service public.
Joakim IPELA























