YAOUNDÉ : LA CAPITALE AUX DEUX VISAGES ÉTOUFFE À NOUVEAU SOUS LES DÉCHETS

Le réveil est brutal pour les sept collines. Passée l’euphorie savamment orchestrée des promesses électorales et le ballet incessant des balayeuses qui, il y a encore quelques semaines, lustraient le bitume comme pour préparer un décor de cinéma, Yaoundé a subitement retrouvé son visage de détresse. La capitale politique du Cameroun ne respire plus ; elle suffoque. Sous le vernis craquelé d’une “ville lumière” promise pour octobre 2025, resurgit une réalité fétide que le pouvoir semblait avoir réussi à camoufler le temps d’un scrutin. Aujourd’hui, le masque est tombé, laissant place à une métropole qui croule, au sens propre comme au figuré, sous le poids d’une gestion urbaine défaillante et d’un mépris social qui ne dit pas son nom. Ce n’est plus une simple crise de ramassage, c’est un naufrage collectif où l’odeur de la pourriture dispute désormais le terrain à l’autorité de l’État. De la cité universitaire aux quartiers résidentiels, des marchés populaires aux grands carrefours de transit, le constat est cinglant : Yaoundé est devenue une gigantesque décharge à ciel ouvert, une insulte permanente à la dignité de ses deux millions d’habitants. Entre l’urgence sanitaire qui couve et l’indignation qui gronde, la capitale offre le spectacle d’un abandon programmé, où la salubrité n’aura été qu’un slogan de campagne vite balayé par les vents de l’après-présidentielle. L’éphémère éclat des boulevards balayés pour la présidentielle d’octobre 2025 semble déjà appartenir à une époque révolue, un mirage urbain qui s’est évaporé sitôt le dernier bulletin dépouillé. À peine quelques mois après le scrutin, Yaoundé offre à nouveau le spectacle désolant d’une métropole en pleine asphyxie, prisonnière d’une gangue d’immondices qui ne cesse de s’étendre.
Des quartiers huppés aux zones populaires les plus reculées, l’insalubrité a repris ses droits avec une violence inouïe, transformant les axes routiers majeurs en décharges à ciel ouvert et les trottoirs en parcours d’obstacles pour des citoyens désabusés. À quelques semaines de la visite papale annoncée au Cameroun, le contraste est saisissant et frise l’indécence. Si les édifices publics et les palais institutionnels conservent une façade de respectabilité sous le vernis des peintures fraîches, la réalité quotidienne des Yaoundéens est celle d’une cohabitation forcée avec l’immonde. Les odeurs de putréfaction, portées par les vents de la saison, s’immiscent désormais jusque dans les salons, rappelant à chaque instant la défaillance d’un système de collecte qui semble s’être arrêté au soir de l’élection présidentielle. Le constat est identique partout où le regard se pose, dressant une cartographie de la négligence. Les bacs à ordures, lorsqu’ils existent encore, ne sont plus que des épicentres de chaos, débordant de montagnes de restes ménagers, de plastiques non recyclables et de déchets organiques dont la fermentation est accélérée par la chaleur. Sur l’axe stratégique partant de la chapelle Obili vers le Centre régional africain d’administration du travail (Cradat), le paysage est apocalyptique. Ce tronçon névralgique, vitrine de la jeunesse estudiantine et intellectuelle, est devenu un cloaque à ciel ouvert. L’air y est saturé de miasmes, rendant la marche insupportable pour les milliers d’étudiants qui empruntent ce chemin quotidiennement.
Plus loin, au quartier Damase, Efoulan Lac, et au niveau de Shell Nsimeyong, la situation atteint des sommets d’absurdité. Les riverains, jadis fiers de leurs quartiers, doivent désormais slalomer entre les sacs éventrés par les animaux errants. Les rigoles, totalement obstruées par les bouteilles plastiques et les boues de vidange, favorisent la stagnation d’eaux usées noirâtres et huileuses, véritables bouillons de culture et nids à moustiques qui menacent la santé des plus jeunes. Les marchés de la capitale, poumons économiques et lieux d’approvisionnement par excellence, subissent de plein fouet cette déferlante. Au petit marché Odza, au carrefour Ekounou ou au marché Mendong, l’insalubrité a franchi le seuil du supportable. À Mvog-Mbi et au marché Nsam les étals de nourriture viande, légumes, fruits côtoient parfois à moins de deux mètres des monceaux d’ordures en décomposition avancée. Cette frontière de détritus réduit la circulation à une seule voie, créant des embouteillages monstres et des tensions permanentes entre automobilistes et piétons dans un vacarme de klaxons et d’insultes. Qu’ils soient cadres de l’administration, commerçants du secteur informel ou étudiants, le sentiment d’abandon au sein de la population est unanime et la colère, bien que contenue, est palpable.
La parole se libère avec une amertume teintée de cynisme face à ce qu’ils qualifient désormais de « propreté électorale ». EBANDA Marcelle, cadre moyenne résidant à Efoulan Lac, ne décolère pas : « Nous avons vécu une illusion, un décor de théâtre monté de toutes pièces pendant la campagne électorale. Les camions passaient tous les soirs, les balayeurs en gilets fluorescents étaient partout, on se croyait dans une capitale moderne. Aujourd’hui, cela fait plus de deux semaines que nous n’avons pas vu l’ombre d’une benne de ramassage. À Efoulan Lac, la poussière des déchets secs s’infiltre dans nos maisons dès qu’il y a un coup de vent. C’est une insulte à notre dignité de citoyen, on nous traite comme si nous faisions nous-mêmes partie des rebuts ». Ibrahim, commerçant installé au marché Mvog-Mbi depuis dix ans, exprime son inquiétude pour la santé publique : « On nous harcèle pour payer les taxes de place de marché et l’hygiène, mais regardez où nous travaillons ! Les mouches quittent les tas d’ordures pour se poser directement sur la viande que je vends. Les clients hésitent, et ils ont raison. Si une épidémie de choléra ou de typhoïde éclate demain, qui sera responsable ? On a l’impression que les élections étaient le seul moment où nous méritions de vivre dans une ville propre. Le reste du temps, on nous laisse pourrir ». EBA’A Christian, un étudiant logeant à proximité du Cradat, souligne l’impact sur l’image de marque du pays : « Passer devant la chapelle Obili est devenu un supplice physique. L’odeur vous prend à la gorge. Le pire, c’est que les trottoirs ont disparu occupés par les commerçants, donc nous sommes obligés de marcher sur la route au milieu des voitures, au péril de notre vie. Le Cameroun va recevoir le Pape, des délégations internationales arrivent, et voici ce qu’on leur offre ? Quelle ville va-t-on leur montrer ? Celle des discours officiels ou celle de la réalité qui pue ? »
Enfin, une habitante de Nkoabang, dont la maison donne directement sur le dépotoir improvisé de la route, résume l’exaspération générale par une analyse politique cinglante : « À Nkoabang, les ordures ont gagné la bataille contre le goudron. C’est l’anarchie totale, les gens se battent pour passer. On a l’impression que Yaoundé a été nettoyée uniquement pour obtenir des voix. Une fois que le pouvoir est sécurisé et que les urnes sont rangées, on nous a tout simplement jetés dans la poubelle avec nos bulletins. C’est le mépris total du peuple ». Le timing de cette dégradation brutale interroge les observateurs les plus attentifs. La mobilisation exceptionnelle, presque militaire, des services d’hygiène constatée durant les mois entourant l’élection présidentielle de 2025 a prouvé de manière irréfutable que les moyens techniques, logistiques et humains existent bel et bien. La logistique était fluide, les rotations des camions incessantes et le suivi rigoureux. Pourquoi ce relâchement radical sitôt le scrutin passé ? Si les experts interrogés par notre rédaction évoquent régulièrement des tensions de trésorerie et des retards de paiement chroniques entre l’État, les municipalités et les prestataires de collecte, pour le citoyen lambda, l’explication est plus politique. La salubrité urbaine semble être devenue, au fil des ans, une variable d’ajustement électorale, un outil de séduction temporaire plutôt qu’un service public pérenne, continu et indispensable à la vie de la cité.
Yaoundé n’est plus seulement une ville sale, elle est le symptôme criant d’une rupture de confiance entre gouvernants et gouvernés. Ce retour brutal de l’insalubrité, orchestré par une inertie qui confine à la négligence coupable, démontre que la dignité du citoyen yaoundéen a été sacrifiée sur l’autel de l’opportunisme électoral. On ne saurait décemment prétendre à l’émergence tout en laissant les cadavres de nos déchets dicter le sens de la circulation dans la capitale politique. Maintenir une ville propre le temps d’une élection ou d’une visite papale relève de la cosmétique diplomatique ; la maintenir propre pour ses habitants relève du contrat social élémentaire. Si la gestion des ordures ménagères demeure le premier échec visible des autorités municipales et étatiques, elle présage une crise bien plus profonde : celle d’une cité qui a perdu sa boussole et qui, faute de vision pérenne, condamne ses enfants à respirer le poison de son propre abandon. Yaoundé ne croule pas seulement sous les ordures, elle s’effondre sous le poids d’un mépris systémique qu’aucun balayage de circonstance ne pourra plus dissimuler. Il est temps que l’action publique cesse d’être une mise en scène saisonnière pour devenir une respiration quotidienne, sans quoi le “Cameroun de demain” finira par s’asphyxier dans les détritus d’hier.
Joakim IPELA























