POLITIQUE – LE FLAGRANT DÉSACCORD DES BARONS DU RDPC SUR LA CANDIDATURE DE PAUL BIYA : SIGNE D’UN PARTI DÉSORMAIS DÉSORIENTÉ ?

À quelques mois de la présidentielle de 2025, le RDPC, parti au pouvoir depuis près de quatre décennies, donne des signes visibles de fébrilité. Alors que la question de la candidature de Paul Biya demeure officiellement non tranchée, deux figures majeures du régime, René Emmanuel Sadi et Jacques Fame Ndongo, ont livré des discours opposés sur la question, révélant une fracture au sommet du parti. Ce désaccord public, inédit à ce niveau de responsabilité, expose non seulement les tiraillements internes du RDPC, mais aussi la fragilité d’un système construit autour d’un homme dont le silence devient de plus en plus pesant.
Le 7 juillet 2025, deux des plus éminents membres du Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC) se sont exprimés sur Radio France Internationale, chacun avec un ton et une posture révélateurs du désordre qui règne désormais au sein du parti au pouvoir. René Emmanuel Sadi, Ministre de la Communication et membre titulaire du comité centrale du parti des flammes, et Jacques Fame Ndongo, Ministre d’État en charge de l’enseignement supérieur et secrétaire national à la communication du RDPC, ont livré au grand public des lectures contradictoires de la candidature du président Paul Biya à la présidentielle d’octobre 2025. Cet échange à distance met à nu un parti déboussolé, incapable de trancher une question pourtant vitale à quelques semaines de la convocation du corps électoral. D’un côté, René Sadi joue la prudence, voire l’attentisme : selon lui, seule la volonté du président, qu’il qualifie de “sage” et “clairvoyant”, déterminera la suite. Il parle d’un « 50/50 » inquiétant, laissant planer l’idée que Paul Biya pourrait tout aussi bien se représenter… ou non. Ce discours, teinté d’ambiguïté, est en réalité une manière de préparer l’opinion à l’éventualité d’un retrait du chef de l’État, ou du moins de ménager les camps internes qui le souhaitent.
De l’autre, Jacques Fame Ndongo tranche dans le vif : pour lui, les statuts du parti ne laissent aucune place au doute. L’article 27, alinéa 3, désigne automatiquement le président national comme candidat du RDPC. Il affirme même que « le candidat est déjà connu, et c’est Paul Biya ». Point final. Toute discussion serait, selon lui, inutile. Ce discours, rigide et légaliste, met en lumière une volonté de conserver le statu quo, coûte que coûte. Ce face-à-face indirect traduit une désynchronisation inquiétante du RDPC. Comment le parti au pouvoir depuis 1985, celui-là même qui se targue de représenter la majorité du peuple camerounais, peut-il afficher une telle cacophonie à propos de la candidature de son chef ? La vérité est simple : en l’absence d’un véritable débat démocratique, les ambitions s’expriment en coulisses, à travers des joutes médiatiques, des clins d’œil aux clans et des lectures concurrentes du texte fondateur du parti.
Le contraste entre les déclarations de René Emmanuel Sadi et de Jacques Fame Ndongo met en lumière une cacophonie qui en dit long sur l’absence d’une stratégie politique claire au sein du RDPC. Le premier, prudent et évasif, évoque un « 50/50 », laissant entendre que la décision finale appartient encore à Paul Biya. Le second, catégorique, affirme que la candidature est automatique selon les statuts du parti. Une telle divergence en pleine période préélectorale révèle l’embarras d’un appareil politique en panne de vision, suspendu aux humeurs d’un président vieillissant et de plus en plus absent du débat public. Ce flou n’est pas anodin : il sème le doute dans les rangs du parti et dans l’opinion publique, tout en offrant un spectacle de désordre au sein d’un système qui a toujours affiché l’unité comme valeur cardinale. En creux, se pose la question du leadership et de la succession, longtemps taboue dans les cercles du pouvoir. L’incapacité des cadres à parler d’une même voix prouve que même au sommet, l’évidence d’un après-Biya est redoutée, et surtout, mal préparée.
Cette cacophonie révèle aussi l’absence de leadership clair. Paul Biya, 92 ans, mutique, laisse ses lieutenants s’entredéchirer publiquement pendant que le pays retient son souffle. Ce pleutre silence, qui a longtemps fait la force du président, est aujourd’hui un facteur d’instabilité. Car dans l’ombre de ce flou, plusieurs courants s’activent : ceux qui espèrent une retraite honorable de l’homme du 6 novembre, ceux qui redoutent l’effondrement du système sans lui, et ceux qui rêvent de s’imposer comme son successeur. Cette désunion affaiblit profondément la crédibilité du RDPC à l’approche d’une élection cruciale. Elle nourrit les soupçons d’improvisation, de manipulation des textes, voire de confiscation du débat interne. Si le parti se veut “discipliné” et “organisé”, il donne désormais l’image d’une structure fracturée, où chaque courant tente de tirer la couverture à soi, au mépris du peuple camerounais. Pendant ce temps, les autres partis, bien que marginalisés, observent et se préparent. Une brèche s’est ouverte dans l’armure du RDPC. Elle pourrait bien s’élargir si le président tarde davantage à clarifier sa position, ou si les barons persistent à s’affronter par médias interposés.
Le Cameroun, à la veille de cette élection, mérite mieux qu’un flou entretenu et une guerre de succession larvée. Il mérite une vision claire, un débat politique transparent, et surtout un parti majoritaire capable de se positionner sans contradictions internes. Si le RDPC continue dans cette voie, il ne s’agit pas seulement de la candidature de Paul Biya qui sera en jeu, mais de l’avenir même de son parti, et au-delà, de la stabilité politique d’un pays suspendu à une décision qui tarde dangereusement. En définitive, la dissonance flagrante entre les cadres du RDPC sur la candidature de Paul Biya révèle bien plus qu’un simple malentendu politique : elle illustre une impasse historique. À quelques mois d’une présidentielle cruciale, le parti au pouvoir donne l’image d’une structure vieillissante, figée dans ses certitudes et incapable de gérer sereinement la question de la succession. Pendant que certains s’accrochent à des textes figés, d’autres misent sur l’incertitude pour gagner du temps. Mais le peuple camerounais, lui, attend des réponses claires, pas des jeux de coulisses ou des manœuvres d’appareil. Plus que jamais, l’heure est venue pour le RDPC de sortir de l’ambiguïté, au risque de se désintégrer sous le poids de ses propres contradictions.
Joakim IPELA























