DANS L’OMBRE DU CENTRE-VILLE DE YAOUNDÉ : LE QUOTIDIEN DES ENFANTS DE LA RUE ENTRE SURVIE ET OUBLI

À quelques mètres des ministères et des institutions de la République, un autre visage de Yaoundé se dévoile, discret mais criant d’abandon : celui d’un groupe d’enfants de la rue, entassés dans un bidonville improvisé en plein centre-ville. Entre insalubrité, promiscuité et indifférence des autorités, ils tentent de survivre chaque jour, livrés à eux-mêmes dans un environnement hostile. Ce foyer de détresse humaine, en pleine capitale politique, soulève des questions profondes sur la responsabilité sociale de l’État et le sort réservé à l’enfance marginalisée. Il est 6h30 du matin lorsque notre rédaction est en visite à l’Avenue Kennedy, en plein centre-ville de Yaoundé. Tandis que les commerçants installent leurs étals et que les taxis klaxonnent dans un chaos familier, un autre monde s’éveille dans l’ombre : celui des enfants de la rue, que l’on appelle ici les “nanga mboko”. Sous les arcades d’un centre commercial fermé, dans des recoins entre deux poubelles ou sous des bâches de fortune, ils émergent, fatigués, sales, souvent affamés. Ils ont entre 8 et 17 ans. Certains dorment encore.
D’autres ont déjà entamé leur journée de débrouille : ramassage de bouteilles en plastique, se faufiler entre des voitures à un feu de signalisation pour demander quelques pièces, mendicité agressive, parfois petits vols.
Pierre, 14 ans, originaire de Bafoussam, vit dans la rue depuis deux ans : « Mon père est mort, ma mère est partie se remarier. Je suis venu à Yaoundé en pensant que je trouverais du travail. J’ai d’abord dormi chez un oncle, puis il m’a chassé. Depuis, je dors dehors ». Pierre vend des mouchoirs à la sauvette, gagne parfois 1000 F CFA par jour, qu’il partage avec deux camarades. La nuit, ils dorment derrière la Poste centrale, à tour de rôle pour éviter les agressions. Sandra, 17ans originaire du nord avec des allures d’hommes est la seule fille de son groupe. Elle a fui les violences sexuelles répétées dans sa famille d’accueil à Mvog-Mbi. « La rue est dure, mais au moins je décide de mon corps. Ici, on se protège entre nous. Les policiers nous frappent souvent. Ils nous appellent les microbes. Mais qui s’occupe de nous ? » Sandra confie se droguer au tramadol « pour oublier » et cite deux amies mortes d’overdose depuis le début de l’année.
À côté du marché central, un jeune homme de 17 ans, qu’on appelle le président, gère un petit groupe de gamins : « On essaie de survivre. On lave les voitures, on court pour aider les commerçants à porter les marchandises. Mais les grands veulent toujours nous contrôler, nous faire voler pour eux ». Il montre ses cicatrices, témoignage des nombreuses bagarres de territoire entre bandes rivales. Des ONG essaient d’intervenir. Distribution de premiers soins, écoute psychologique. Mais les moyens manquent. Un bénévole explique : « Le problème, ce n’est pas seulement de les nourrir, c’est de leur redonner confiance. Certains refusent de retourner dans leurs familles. Ils ont été trop brisés ». Dans ce quotidien de béton, d’hostilité et de solitude, les enfants de la rue restent invisibles aux yeux d’une société qui les croise sans les regarder. Ils vivent au milieu du monde, mais hors du système. Pourtant, derrière chaque visage, il y a une histoire, une douleur, un espoir encore fragile. Pierre murmure en regardant le soleil se lever sur la ville : « Moi je veux juste aller à l’école. Même si c’est tard. Je veux apprendre un métier, sortir d’ici ». Dans les rues de Yaoundé, leur cri reste étouffé par l’indifférence. Mais il est bien là.
Dans un des bas-fonds de la capitale camerounaise, ils organisent leur vie dans la promiscuité, avec les moyens de bord. Situé en plein centre-ville administratif, ce mini bidonville est ignoré par les autorités municipales. Il constitue néanmoins un défi pour le ministère des Affaires sociales. À quelques mètres à peine des institutions de la République, entre le ministère des Finances et celui de la Fonction publique, un autre monde existe. Invisibles aux passants pressés, les enfants de la rue ont établi leur camp de fortune dans un recoin marécageux, entre des immeubles en construction et les murs décrépis d’un ancien dépôt abandonné. Bâches trouées, cartons mouillés, morceaux de tôle rouillée : voilà leur abri contre la pluie, le soleil et parfois les coups.
Ici vivent une trentaine d’enfants et d’adolescents, dont certains à peine âgés de 9 ans. Ils ont fui la misère, la violence familiale, les abus ou simplement l’ennui de villages oubliés. Ils ne se connaissent pas tous, mais partagent le même code : la loi de la débrouille. Dans cet espace confiné, les notions d’intimité, d’hygiène ou même de dignité humaine sont réduites au strict minimum. « On est comme des cafards pour eux », lâche Arnaud, 15 ans, les yeux fatigués par une nuit sans sommeil. Il montre l’endroit où il dort : une palette en bois posée à même le sol, sous une bâche retenue par des pierres. « Ici, il faut se lever tôt, avant les policiers. Sinon, ils viennent brûler nos affaires ». Le bidonville, pourtant à deux pas des symboles de l’État, semble totalement ignoré par la mairie de la ville. Les ordures s’y entassent, les eaux usées y stagnent, les rats y circulent librement. Le soir, les jeunes se rassemblent dans l’ombre des bâtiments administratifs, pour partager du pain sec, ou inhaler de la colle pour “oublier la faim”, disent-ils.
Chacun a une histoire. Clarisse, 12 ans, a fui le domicile de son oncle à Nkolbisson après des mois de violences. Depuis trois mois, elle vit ici, protégée par deux adolescentes plus âgées qu’elle appelle « tantine ». « On dort serrées, comme une famille. Mais parfois, la nuit, des grands viennent nous déranger ». Clarisse a peur, mais n’a nulle part où aller. Dieudonné, 17 ans, ancien élève en classe de 5e, a tout quitté après la mort de sa mère. « Mon père m’a chassé. Je suis venu chercher du travail. Je n’ai rien trouvé. Maintenant je suis coincé ici ». Il rêve d’être maçon, mais ne sait pas comment sortir de ce cercle vicieux. « Même pour se laver, c’est compliqué. On prend l’eau du Mfoundi ». Le ministère des Affaires sociales reconnaît l’existence du problème. Mais sur le terrain, les actions sont sporadiques, insuffisantes, et souvent mal coordonnées. Des ONG tentent de combler le vide : repas ponctuels, séances de sensibilisation, aides à la réinsertion. Mais sans accompagnement durable ni volonté politique claire, ces enfants retournent souvent à la rue après chaque intervention.
Un agent du ministère, sous anonymat, avoue : « C’est un sujet sensible. Ils sont partout, et on ne sait plus comment les gérer. Le problème est que beaucoup refusent les centres d’accueil à cause des violences qu’ils y ont déjà vécues. Il faut repenser tout notre modèle d’intervention ». Ce mini bidonville urbain devient gênant pour les autorités, surtout à l’approche des grands événements. Alors, parfois, une opération de nettoyage est organisée : tentes détruites, enfants dispersés, matelas brûlés. Puis tout recommence. « Ils veulent nous effacer, mais on revient. On n’a pas le choix », murmure Boris, 13 ans, qui vend de l’eau en sachet dans la journée. Ce coin sombre du centre-ville, à deux pas du pouvoir, raconte le paradoxe d’une capitale où l’insécurité sociale côtoie les discours de croissance. Il reflète une société où l’enfance n’est plus sacrée, où des centaines d’enfants sont livrés à eux-mêmes sans que personne ne semble s’en alarmer réellement. Mais derrière chaque visage noirci par la rue, il y a une voix, une demande de reconnaissance, un besoin de dignité. Il suffit d’écouter. Ce campement en plein cœur de Yaoundé n’est pas seulement un symbole de misère urbaine : il est le reflet d’une urgence sociale ignorée. Tant que ces enfants resteront invisibles aux yeux des décideurs, la rue continuera d’avaler des vies, briser des parcours, et nourrir un cycle sans fin de précarité. Au-delà de la compassion, c’est une action politique forte et coordonnée qui s’impose, pour offrir à ces enfants autre chose que l’oubli.
Joakim IPELA























